Nos villes seront humaines avant d’être technologiques.

Francesco Cingolani est architecte, ingénieur et porte-parole de l’association Fab City Grand Paris qui organise l’événement Fab City Summit. Il réfléchit aux futurs des villes pour en faire des lieux plus agréables à vivre à l'heure où l'on annonce que 60% de la population mondiale devrait y résider d'ici 2050. Interview.
 

On se rend compte que la ville devient de plus en plus autonome. Quel regard portez-vous sur cette ville écosystème ?

Francesco Cingolani : La ville autosuffisante est une vraie tendance aujourd'hui. Il y a d’ailleurs un mouvement qui porte cette mutation : Fab City. Il est né à Barcelone en 2014 lorsque la maire de la ville a annoncé que Bracelone serait autosuffisante d'ici 40 ans en termes d’énergie, alimentation et production. Personne ne l’avait prise au sérieux à l’époque. Aujourd'hui Fab City a été rejoint par un réseau de 28 villes engagées dans ce même objectif avec des consortiums constitués d’organismes publics, d’institutions, d’entreprises, de citoyens, ou des membres d’associations pour développer des projets qui permettront de rendre les villes autosuffisantes d'ici 2054. 
 

28 villes se sont engagées dans un objectif d'autosuffisance d’ici 2054


Dans votre approche du design et de l’architecture, vous tenez beaucoup à la promesse d’une conception portée par les données : le design génératif. Pouvez-vous nous expliquer cette notion et ses implications ?

F.C. : Au lieu d'imposer des gestes et des formes pour l'architecture en ville, l'idée est d'accéder à des données, de les lire et les interpréter pour pouvoir faire émerger des constructions ou un ensemble de constructions à partir de celles-ci. Une logique en algorithmes qui devrait impacter les processus de design de demain. 

Avec une de mes agences ECHOES.PARIS, nous travaillons déjà à ces nouveaux procédés. A partir d'une cartographie de Paris et des données associées (telles que le taux de pollution, la concentration de commerces, la présence de lieux de santé...), nous arrivons à identifier des zones d'opportunités où aménager des commerces, ou concevoir des bâtiments qui vont prendre en compte des données telles que l’ensoleillement ou le fonctionnement thermique des bâtiments. L’algorithme propose toute une série de solutions qui optimisent certains facteurs décidés par les architectes : la vue, l’accès au ciel, l’ensoleillement, le confort…  
 


Les processus de design de demain, reposeront en partie sur des algorithmes pour faire émerger de nouvelles formes en ville.

Toutes ces données donnent une lecture différente et plus précise des projets immobiliers et de leurs impacts. Ces data sont un véritable outil d’aide à la conception.

Il y a le tout data, certes, mais vous croyez beaucoup en une ville qui va se construire autour de la cuisine et l’alimentation... Pouvez-vous nous expliquer cette vision ?

F.C. : En 2014, j’ai ouvert une cuisine partagée dans le 19ème arrondissement où j’invitais des citoyens, des traiteurs, des designers culinaires à découvrir ou faire découvrir la cuisine. La participation a dépassé mes espérances ! Et force est de constater que les initiatives autour de la nourriture ne cessent de se multiplier dans les villes : startups’ food, associations de quartier autour de la cuisine, lieux de rencontres culinaires…
 

La nourriture apparaît comme un moyen de se reconnecter à l’environnement, au vivant.

Je pense que cet attrait grandissant pour la nourriture est lié au fait que la ville est un environnement artificiel (même si de nombreuses tendances nous ramènent à plus de nature) et la nourriture apparaît comme un moyen de se reconnecter à l’environnement, au vivant notamment en s’intéressant à l’origine des produits. C’est toute l’histoire du vivant qui nous est amenée en ville à travers la nourriture qui nous intéresse.
 
Crédit : Stefano Borghi
 
Quand la ville est souvent réputée « figée » vous la voyez devenir modulable / plastique. Comment cela va-t-il se traduire ?

F.C. : Dans un futur proche il deviendra de plus en plus difficile de définir des lieux. Les prémices sont déjà là. J’ai par exemple créé un espace qui s’appelle VOLUMES dans lequel on vient travailler, parfois dormir. De temps en temps il y a une conférence, puis le lendemain une journée dédiée au yoga, un festival de musique, etc. C’est l’esprit qui devrait caractériser les espaces futurs, des lieux changeants sur la même journée, ou d’un jour à l’autre, voire d’une semaine sur l’autre. Cela remet profondément en cause la façon cloisonnée d’envisager la ville que peuvent avoir les architectes (ici des bureaux, là des appartements, un restaurant…). Nous aurons de plus en plus besoin de lieux ouverts, indéfinis, qui auront pour mission la création de vide. De ce vide, naîtront de nouvelles poches de valeurs, se créeront de nouveaux usages, voire de nouvelles solutions. Il s’adaptera aux usages des citoyens, quand hier c’était le lieu qui définissait l’usage.


Nous aurons de plus en plus besoin de lieux ouverts dont la mission est de créer du vide.

Au cœur de ces mutations, il y a avant tout les citoyens. Comment les impliquer dans le design des villes et des infrastructures de demain ?
 

F.C. : La ville participative est une vraie tendance et c’est d’ailleurs pour moi la tendance la plus importante qui va impacter les années à venir, bien plus que la smart city qui fascine tant. Je préfère d’ailleurs prédire une ville faite de smart citizen plus qu’une smart city en tant que telle.
 

Nous avons la conviction qu’il est impossible de revitaliser un espace public s’il n’y a pas de communauté associée à cet espace.

Il y a peu de temps, en Norvège, nous avons été interrogés pour revitaliser une place totalement abandonnée en faisant une œuvre d’art. Un classique dans les appels d’offre. Mais nous avons décidé de ne pas coller à la demande. Plutôt que d’investir dans une œuvre d’art, nous avons imaginé une série d’événements pour amener les citoyens sur cette place. Nous avons la conviction que sans communauté, il n’y a pas d’espace public.