Réflexion : C'est l'histoire du… plus petit parc du monde

Entre l'infini petit et l'infini grand, ce n'est pas toujours celui qu'on croit qui sonne le plus juste. Mill Ends Park à Portland, le plus petit parc Du monde, prouve qu'il faut se méfier des apparences. Sa modicité notée au Guinness des Records fait sa grandeur et sa légende, depuis sa création à la Saint Patrick de 1948 par Dick Fagan. Un concept plus symbolique que pratique. Très pertinent pour une ville par Florence Berthier
 
D'où vient cette idée saugrenue que les petits espaces en plein air sont quantités négligeables? Que leur microcosme imposerait un concept sans style, sans force ? Que leur exiguïté serait inévitablement synonyme de ressources limitées et ôterait toute ambition ? Que la modicité des lieux imposerait un mode de vie étriqué ? Et si au contraire ces étroites surfaces voyaient grand ? Et en plus avec esprit (large). Au point d'être plus dignes d'intérêt que certaines immensités parfois à courte vue. C'est exactement ce que démontre Mill Ends Park à Portland, le plus petit parc du monde. Et dont l'un des faits d'arme est d'avoir été enregistré en tant que tel au Livre Guinness des Records, en même temps que d'avoir agrémenté un vilain croisement entre deux avenues au trafic intense. En effet, tranquillement mais sûrement depuis plus de 60 ans, ce bout de terre de 61 centimètres de diamètre pour une aire totale de 0,292 m2, est bel et bien un parc avec tous ses attributs verdoyants et ses bienfaits.
Tout démarre avec Dick Fagan, un chroniqueur du Journal de l'Oregon tout empreint de fantaisie, de poésie et de bon sens. C'est de sa fenêtre, qu'il a imaginé transformer ce rond de terre en bas de son immeuble -initialement destiné à héberger un lampadaire mais laissé en jachère- en un véritable parc arboré et fleuri. Inauguré le jour de la Saint Patrick en 1948, sa première vocation était d'héberger comme le souligne le journaliste dans ses colonnes : « la seule colonie des Leprechauns à l'ouest de l'Irlande » dont la figure emblématique était Patrick O'Toole. Un lutin qu'il avait rencontré, qu'il était seul à voir et dont le souhait était d'avoir un endroit où se poser sans avoir à subir le couvre-feu.
 
Sa polyvalence, sa promesse et son pouvoir sont aussi grands que sa taille est minuscule
 
La légende était née en même temps que ce lieu atypique très vite devenu un concept digne d'intérêt et une attraction à fort potentiel pour la ville. Celle-ci l'a d'ailleurs intronisé parmi ses espaces verts officiels en 1976, quelques années après la mort de son fondateur pour lequel ce site aux charmes évidents avait d'abord été une source d'inspiration pour écrire ses nouvelles. Engageant ainsi toute la communauté qui en prend soin (notamment quand il est pillé) ou s'en amuse mais toujours avec respect et fierté. Car en effet, l'écrivain n'a pas été le seul à être emporté par le pouvoir évocateur de ce minuscule lieu activement fréquenté et régulièrement transformé selon les saisons, les événements calendaires, les manifestations sociétales ou les célébrations privées. Une seule fois déplacé temporairement pour raison de réaménagement, puis à nouveau inauguré en grande pompe par les officiels et en présence de la famille Fagan en 2007. Il est depuis toujours le théâtre d'un tas de contributions farfelues et/ou sérieuses, parmi lesquelles un circuit de courses d'escargots, une piscine avec plongeoir pour papillons, un arc en ciel avec son pot doré, un parc pour dinosaures ou singes, un fer à cheval, une grande roue miniature déposée par une vraie grue, une soucoupe volante, des trèfles à 4 feuilles… Il est aussi l'endroit où s'arrêter après le marché, pique-niquer, tracter, faire du yoga, bronzer, observer, manifester comme lors d' « Occupy Portland » à l'aide d'une armée de figurines en plastique armées de banderoles, être arrêté par la police comme le rebelle Cameron Scott Whitten. Et bien sûr, organiser des concours de fleurs ou des festivals de cornemuses, Saint Patrick oblige !

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Un concept à la limite du symbole. Un atout touristique, culturel et économique pour Portland
 
Sa polyvalence infinie et sa promesse environnementale sont aussi grandes et majestueuses que sa taille est minuscule. Cette mignonne petite parcelle très kitsch est tout sauf une plaisanterie, tant les expériences qu'elle encourage ou suscite sont hautement symboliques, nous réconciliant avec l'idée que la terre est une belle planète généreuse à préserver. Inutile de chercher un quelconque sens pratique à cette aventure, mais plutôt une sensibilité esthétique, humaniste, écologique, populaire, empathique. Quiconque s'y associe en sort grandi. Car c'est dans et autour de ces centimètres carrés peu nombreux qu'on se réunit, qu'on partage, qu'on s'exprime, qu'on vient profiter des bons plans quand les jardiniers mettent la main dans le terreau, qu'on est heureux ou pas. Mais aussi qu'on peut repousser les bordures au sens propre comme au figuré en faisant place aux astuces, à l'humour, à l'imagination, à l'innovation, à la créativité, aux contes et aux vers… de poésie. C'est aussi dans cet endroit, véritable point de repère en plein milieu d'une intersection, qu'on peut regarder dans deux directions différentes et élargir son point de vue. Enfin, c'est ici, étape étrange donc incontournable, qu'on s'assume comme touriste et qu'on se prend en photo avant de l'envoyer à ses amis ou d'y revenir avec ceux qu'on aime. Ce recoin qui aurait pu être ingrat ou enfoui dans la jungle citadine est véritablement un atout économique et culturel pour Portland. Aucune place n'y est perdue et sûrement pas celle du lien social et du deuxième degré. Ce qui en fait une curiosité, voire une attraction à ne pas rater. Et d'ailleurs nombreux sont ceux qui viennent pour pouvoir juste dire : « j'ai visité le plus petit parc du monde ». Comme quoi on peut être portion congrue et faire le buzz.